Avez-vous remarqué, qu’il y a des moments choisis, où les choses ont un goût différent ? La première gorgée de café n’est-elle pas suprêmement meilleure que celles qui vont suivre ? Le quignon chaud à l’arrachée au sortir de la boulangerie n’a-t-il pas une saveur toute particulière ? Ou encore, pourquoi la fraise croquée directement dans le potager n’a jamais le même goût que celle de notre assiette, même avec de la crème fleurette pour l’accompagner ?
Bien sûr que l’explication rationnelle serait celle de nos papilles gustatives, petits capteurs sensoriels d’exceptions qui, après un repos bien mérité, remettent du cœur à l’ouvrage à la moindre stimulation. Néanmoins, moi, j’en ai une autre de justification : et c’est celle de l’attente.
Petite aparté sur cette question de temporalité, je pense qu’il est important de préciser qu’elle est variable et valable sur une échelle qui peut aller de “j’ai attendu toute la journée pour prendre ce verre vin” vs “c’est le premier melon de l’année ou bien ?”.

À titre d’exemple, lorsque j’étais petite, ma mère, mon frère et le petit prince moi allions chercher du pain après l’école chez “Banette” boulevard de la croix-rousse - feu la boulangerie de mon enfance car celle-ci a disparu en même temps que ma vingtaine. Là-bas personne ne faisait un pain mémorable à base de farine de châtaigne ardéchoise bio mais une simple baguette bien blanche pas trop cuite qui criait les années 90, et pourtant j’en garde un souvenir impérissable, pourquoi ? Parce que ce morceau de pain, après une journée passée à parler parallélépipèdes et COD, avait le goût du goûter, la saveur anticipée d’arriver à la maison peu après et de pouvoir se déchausser, il avait la succulence du travail bien fait et de ce moment tant désiré.
D’ailleurs, dans cette même boulangerie de quartier, au moment de Pâques, l’artisan pâtissier préparait de jolis sujets pralinés en forme de poules, de canards ou de tout autre animal mignon pouvant être associé de prêt ou de loin avec une chasse à l’œuf. Mon préféré était le petit lapin en chocolat blanc, celui qui nous faisait donc passer en diabète de type 2 à la première bouchée, gras et sucré à l’extérieur, sucré et gras à l’intérieur. Ces charmants personnages portaient des rubans de couleur autour du cou pour plus de panache et ils n’existaient sur les rayonnages de cette vitrine que quelques jours dans l’année, ce qui, j’en suis convaincue, me faisait les aimer encore plus. Je me rappelle parfaitement du mélange de joie et d’excitation qui m’envahissait lorsque j’entrais dans l’antre de la viennoiserie, avec la notion du calendrier que l’on connaît aux enfants en-dessous de 10 ans, et que je m’apercevais soudainement que, ça y est, ils étaient enfin de retour mais que le temps m’était compté avant qu’ils ne disparaissent à nouveau.
S’il y a une chose pour chaque place et que chaque chose a sa place, n’en est-il pas de même pour les délices qui ponctuent notre quotidien ? Que ce soit au jour le jour ou sur des saisons entières je pense qu’il est nécessaire d’apprécier l’échéancier de notre petite cuillère. Alors même si vous aussi vous avez parfois la nostalgie d’une tomate en plein hiver, je ne pourrais que vous rappeler que se manquer pour mieux se retrouver ne date pas d’hier et qu’il est parfois si bon de ramener le mot “patience” dans notre vocabulaire.