L'extra de l'ordinaire : le plateau du dimanche soir
Le bureau

L'extra de l'ordinaire : le plateau du dimanche soir

La fin de semaine comme un appel à vouloir combler deux jours entiers d’activités qu’on a délaissé du lundi au vendredi : un panier de linge trop rempli, refaire le monde autour d’un poulet rôti entre amis, de son cours de sport rattraper le retard ou encore faire la tournée des bars. Et puis l’ambiguïté de vouloir y ajouter un zeste de paresse qui viendrait se greffer à cette agitation, surtout ne rien faire, regarder le plafond avec un livre ouvert. De ces 48h qui touchent à leur fin, il y a ce dernier festin qui vient conclure l’affaire, tel un célibataire qui décide de faire son entrée pour le dernier quart d’heure américain de la soirée.

De ce souper il n’y a aucune règle à apporter, breakfast for dinner ou les restes à l’honneur, chacun a le droit de décider comment concocter ce moment de volupté. L’exception étant qu’il y a peut-être un ingrédient à apporter dans la recette pour que celle-ci soit parfaite : celle de tout faire tenir sur un plateau, de l’entrée au dessert y compris le verre d’eau.

Ma cadette s’appelle Marnie, elle a 7 ans bien sonné et encore toutes ses dents de lait et de ces accords tacites que sont les traditions dans une maison, celle du dimanche soir pour elle c’est l’autonomie derrière les casseroles, un moment dont elle raffole. Elle a le droit de tout préparer seule, dans la mesure où rien ne s’enflamme, et de cette liberté elle en fait une joie dès la première heure de la journée. Elle m’en parle au café pour vérifier que cela va bien arriver puis au déjeuner pour commencer à planifier, et quand l’heure dite sonne enfin, elle est sur le pont, en chaussons, une cuillère à la main. Et qui suis-je pour juger car moi aussi je fus cette petite personne bien pressée.

Mes week-ends étaient bi-goûts, un chez mon père, un chez ma mère, les coutumes allaient donc de pair mais une trônait de façon hebdomadaire telle une sentinelle au milieu du désert et c’était celle du dîner sur le canapé afin de tout clôturer. Lorsque mes deux jours off se passaient à la campagne, il y avait toujours un stop sur le chemin du retour dans une échoppe qui valait le détour. Cette dernière était un primeur du coin qui vendait tout ce que pouvait offrir son jardin et comme la vie fait bien les choses il ajoutait à son étalage du pain, des jus, des fromages que moi je réclamais avec un grand sourire sur le visage. Les dîners qui s'ensuivaient étaient donc éclectiques et ça les rendaient encore plus fantastiques.

Histoire de vous replacer le contexte, mon plateau était un Babar, où lui et Céleste, fiers du haut de leur montgolfière, agitaient un petit mouchoir. Rien que ça m’enthousiasmait grandement, partager mes agapes avec le couple royal du pays des éléphants me faisait sentir, moi aussi, telle une reine qui va majestueusement terminer sa semaine. Ce banquet je le partageais avec mon frère, nous étions respectivement en robes de chambre, tel des bonhommes Michelin en total absence de capacités motrices, une obsession maternelle qui reflétait la réticence de cette dernière à coller au style criard des années 90 et des fans de Chuck Norris. Le timing était précis car la télé à la demande paraissait aussi absurde qu’un monde où notre téléphone ferait partie de la bande et pour s’asseoir devant “Ça cartoon” il fallait donc que tout soit prêt à 19h30, 19h30 pétante !

Vous dire ce qui constituait mon festin de l’époque relèverait d’un travail de mémoire collective et pour être sincère ce n’est pas l’objet de cette missive. Ce que je souhaitais vous partager ce lundi, c’est l’attachement que l’on peut avoir pour un moment précis, la joie d’un rendez-vous qui met en appétit. Alors si vous aussi la nostalgie vous envahit en même temps que la fin des 35 heures, que le blues dominical vous fait parfois douter du bonheur, je vous invite peut-être à trouver dans ce spleen l’attachement à une jolie discipline. Car faire tenir tout un repas sur un rectangle en mélamine lorsque le week-end se termine c’est avoir le pouvoir de s’apercevoir que, même à l’heure du pyjama, tout peut finalement devenir une soirée de gala.