Régulièrement mes enfants s’insurgent sur la qualité des aliments présentés à la cantine, “poulet au gras”, “sauce au jus” ou encore les trop méconnues “pâtes au pâté”. J’oscille souvent entre révolte maternelle : “ Non mais quel affront que de donner autre chose que la crème de la crème, le fin du fin à la chair de ma chair” et parfois, la version balek : “Oui oh ça va, trois mois sous une benne et tu l’aurais trouvé bonne cette brandade de morue”.
Par principe éducatif dépassé nous avons souvent tendance à infliger quelques souffrances au passage sous couvert que “ça ne fait pas de mal” ou encore que “c’est la vie”. Mais en y réfléchissant bien, y a-t-il du positif à manger quelque chose de mauvais ? Est-ce que se forcer parfois permet de remettre à l’heure les battements de nos cœurs face à nos préférences ? Pas forcément, car si l’on suit cette théorie, devrait-on alors passer par la case claque pour apprécier une douce caresse ou encore faire systématiquement dix mille pas journalier avant de poser ses fesses sur un canapé ? Et pourtant, est-ce que cela ne ferait pas parfois relativiser nos enfants sur le service palace qu’une maman est capable de faire avec un simple riz pilaf ?
Ce qui m’épate souvent dans la collectivité c’est déjà la complexité (voir l’audace) des menus “couscous de poisson”, “poulet à l’ananas” ou encore “aujourd’hui c’était la journée de l’Europe, thème betterave et spécialités yougoslaves”. Mais cette tradition exotique que de s’évader en même temps qu’on compte le nombre d’enfants qu’on aura dans le fond d’un verre Duralex ne date pas d’hier. J’allais à l’école à Lyon, donc la quenelle de brochet et le saucisson brioché était régulièrement dans les assiettes me concernant, tradition du bouchon oblige - mtais ça n’empêchait pas les soeurs qui poussaient les chariots de nous servir parfois des choses totalement inattendues tel qu’un bon rougail saucisses ou un magret de canard au quatre-épices. Chaque jour était une fête même si peu de monde faisait tourner sa serviette.
Évidemment que je me revois face à cette assiette trop remplie, à côté d’un voisin que je n’avais pas choisi, deux tresses et les joues roses, en train de me demander pourquoi mon mardi venait de prendre une tournure si morose. Mais au fond, cet atroce éveil culinaire, a aussi réveillé chez moi l’envie de mieux faire.

Un souvenir précis me revient, celui d’un goûter imposé lors d’un voyage scolaire sur le thème du ski. Déjà, que vous sachiez, les sports d’hiver et moi c’est un peu l’histoire de rasta rocket, j’ai l’entrain qui va avec mais dès que le champ lexical s’ouvre sur le mot tempête la vieille dame qui sommeille en moi a envie de crier “flemme, en fait je n’y vais pas”. Sauf que, lorsque tu as 8 ans et que tu parades en total look Poivre Blanc, que tu le veuilles ou non, l’appel du télésiège est non négociable même si tu te fais fouetter par la neige. Le seul objectif de la journée pour moi se résumait à celui du goûter une fois de retour au chalet. Néanmoins, enfant, je détestais à peu près tous les gâteaux sucrés car je n’avais d’yeux que pour le comté ou toute autre pâte molle plus ou moins affinée et, comme personne ne me proposait un plateau de fromage à 16h dans cette colonie de vacances, j’enchaînais la journée de ski sur une dernière souffrance. Le souvenir vif d’une cantinière exécrable qui avait décidé de me faire avaler un choco BN trempé dans du thé au fruit de la passion avait fini de me dégoûter à vie de ce petit-beurre princier. Ce dernier avait d’ailleurs terminé sa triste de vie de biscuit détrempé, machouillé péniblement, puis recraché dans ma serviette que j’avais ensuite jeté dans la poubelle avec le cœur en tachycardie telle une fugitive qui décide de retrouver sa liberté à l’aide d’une cuillère à thé.
Si vous aussi vous avez des souvenirs de soupe à la grimace à midi pile face à votre voisin de classe, que si pour vous les crêpes jambon-champignons ont longtemps été une version très éloignée de celles du Breizh café ou encore qu’il vous a fallu des années pour accepter le fait que la macédoine mayonnaise pouvait déclencher chez vous autre chose qu’une envie de violence ou de malaise, alors sachez que vous n’étiez pas seuls face à l’adversité. Et même si sur le moment moi aussi j’en aurais pleuré de ce hachis parmentier à l’odeur de pieds, je me surprends parfois à me demander si je n’aurais pas envie d’y regoûter à cette bonne vieille purée mousseline en sachet.